Corporéités, spatialités
HABEAS CORPUS
La relation d’aide : et le corps dans tout ça ?
(1) Dans la relation d’aide/accompagnement mais pas exclusivement, une formule couramment utilisée n’a cessé de m’interpeller : « avoir un espace de parole ». Il recouvre, à mon sens, trois éléments inséparables : j’ai un espace, c’est-à-dire un lieu pour parler ; j’énonce, donc je suis dans le déroulement temporel de ma parole ; enfin, le terme « avoir » suppose que je peux m’approprier la possibilité de parler, et implicitement que je peux être écouté.e ; donc que je suis relié.e à un moment, quelque part, à quelqu’un.
Autrement dit, « Chaque fois qu’il y a relation nous dirons qu’il y a espace. Chaque fois qu’il y a relation, nous dirons qu’il y a temps. Espace dans l’amplitude de la relation, dans l’écart qu’elle suppose. Temps dans le déploiement de la relation, dans le parcours du « trajet » ou du lien qui rejoint l’un à l’autre les deux termes qu’elle conjugue. De façon indissociable, toute relation à la fois sépare (espace) et relie (temps).» (Bernard Guy, Penser ensemble le temps et l’espace in Philosophia Scientiae 2011/3)
Cette imbrication de l’espace et du temps se retrouve aussi dans l’expression somme toute banale « avoir lieu ». Elle nous dit que nous avons besoin du lieu pour signifier le temps, que quelque chose se passe, et se passe nécessairement quelque part. Et quand je témoigne de ce qui « a (eu) lieu », je témoigne d’une interaction directe entre moi et mon environnement (lieux, êtres vivants…). Quand bien même je ne me situe qu’en posture d’observateur.rice, cela révèle une présence, une relation à, un mouvement vers, un allant-vers, une forme d’engagement tout autant qu’un dégagement à l’endroit de l’évènement.
Pour autant, s’agissant d’un autre vivant que moi, qu’est-ce que j’engage dans cette relation?
(2) Parce que je n’échappe ni à la spatialité ni à son expérience sensible, c’est bien mon corps « articulé, situé » que j’engage dans l’espace relationnel ; un corps qui est fondation d’espace. Comme le disait joliment Claudel, « C’est le corps qui répond à la question… où suis-je ? » Ce que je définis de moi-même par le corps l’est toujours au regard de situations et de positions spatialisées : je suis mobile, vous êtes immobiles ; je suis debout, vous êtes assis.es ; vous pourriez être couchés.es, etc. Et ça change tout dans ma perception.
Le corps en acte – en référence au titre de l’ouvrage de B. Andrieu et A. Berthoz – est la traduction de « l’espace (qui) n’existe pas comme entité abstraite, mais comme support pour des configurations de formes multiples et différemment interprétables par chacun. L’espace tombe sous nos sens par relation aux corps. » (Alain Berthoz)
Et quand bien même je semblerais partager une position, un endroit et un moment objectivement identiques à ceux de mon voisin, je ne percevrais pas l’espace vécu de la même façon ; il n’est « décodable » qu’ en fonction de ma base corporelle, elle-même support de mon identité spatiale, affective et sociale.
Ainsi, cette spatialité qui me borde, auquel mon corps ne peut de facto échapper, contribue à mon impression de bien-être ou de mal-être, me stimule ou m’inhibe, m’incite ou m’invite bon gré mal gré à tel ou tel comportement ou posture, m’assigne
éventuellement tel ou tel rôle. Je fais de l’espace un espace agi, jamais neutre. Je pense spontanément à cette compagnie de danse contemporaine dans l’espace public : Action d’espace, dont la constante est la « danse-action », « une danse qui ouvre l’espace ».
(3) Selon qu’il est ou non au contact d’un corps contenant, le nourrisson fait par exemple l’expérience sécure ou insécure de cette même-spatialité. Il va appréhender et apprendre le monde par un phénomène de cognition dite « incarnée » qui présuppose l’existence d’un lien inaliénable entre le traitement sensoriel (interaction entre le corps et le monde) et les processus cognitifs. Les perceptions des espaces (espaces du dehors et du dedans, espaces communs, privatifs, professionnels…) et des lieux, qui sont des perceptions physiques, sensibles, individuelles et légitimes, nous construisent.
Dès lors, en grandissant, nous apprenons que les corporalités et les spatialités se conjuguent en référence à des règles, à un ordre social, que nous incorporons. Cet « espace incorporé s’avère toujours socialement signifié, symboliquement qualifié par les rapports, les positions et les enjeux sociaux. » En effet, je n’ai pas les mêmes postures corporelles, je ne mets pas les mêmes distances ou proximités physiques entre moi et les autres selon que je suis en situation professionnelle ou privée, selon que je suis celle qui aide ou celle qui est aidée, celle qui conseille ou qui est conseillée…
Par mon corps, je « code » et « décode » l’espace, en quelque sorte. Dans ce que je souhaite communiquer de mon état, de ma pensée ou de mon statut, j’utilise l’espace comme référentiel partagé, explicite ou implicite ; je le distingue ou le découpe pour favoriser l’organisation sociale et m’y relier. De même, avec leurs spécialisations fonctionnelles ou dédiées à certaines activités, les organisations spatiales professionnelles nous racontent quelque chose de l’organisation hiérarchique des rapports, des jeux et des attendus relationnels.
Ce qui me connecte à ce qui est autre que moi, c’est assurément mon corps, son positionnement et son mouvement en l’occurrence, mais aussi celui de ma pensée : cette dernière est à la fois spatialisée, car toujours référée à un espace, et spatialisante, puisqu’elle participe à la création et au sens donné à l’espace qui m’entoure.
(4) Comme en physiologie de la perception et de l’action (tête et regard se détournent pour envisager d’autres choses et d’autres espaces), mon changement de perspective concernant un individu autre que moi, et que j’accompagne de surcroît, exige aussi « (…) une sorte de rotation sur soi-même par rapport à un objet ou sujet de l’environnement.» (Berthoz 2009)
Je peux donc présumer qu’en prenant conscience de ma propre spatialité par rapport à autrui et qu’en agissant dessus volontairement, je modifie par la même occasion ma façon de penser. Ce serait un peu comme tenter de « se mettre à la place de », de se dé-centrer vers un ailleurs un moment – ce pas de côté peut s’entendre au sens propre comme figuré – ; l’objectif étant de mieux appréhender la relation et ce qu’il s’y joue que je ne vois pas nécessairement depuis mon propre point de vue. Car ma perception cognitive d’autrui et de notre interaction est déterminée par différents référentiels :
– soit un référentiel égocentré : le point de référence c’est moi (je ne perçois l’autre que par rapport à moi)
– soit un référentiel référé à l’objet (je me focalise sur le « problème », chosifiant la relation en réduisant la subjectivité de l’autre et la mienne)
– soit un référentiel allocentré, qui s’attache à l’interaction, à ses modalités fluctuantes et à ce qu’elles produisent, sans rien négliger de moi, ni de l’autre, ni de l’objet ou du propos de notre rapport.
Rien ne m’empêche dès lors d’offrir à la relation une variable de transformation et possiblement d’ajustement. Expérimenter cette mise en mouvement, c’est m’autoriser à faire changer d’emplacement mon corps et ma pensée ; porter de l’attention à ce qui se manifestera de part et d’autre en termes de sensations et d’émotions ; observer les modifications concernant ma façon d’appréhender l’autre, les effets produits sur ce même-autre et les changements d’équilibre de notre relation.
Il y a bien des bénéfices à cette « metanoia ».
